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Les autorités américaines, FBI en tête, partent en guerre contre les cyberpirates qui ont réussi à perturber plusieurs sites informatiques comme Yahoo! ou Amazon.com. Toutes les pistes sont examinées, de l'intervention d'un gouvernement étranger à l'acte de vandalisme d'adolescents

Les attaques perpétrées ces derniers jours contre les champions du cybercommerce sont spectaculaires, à la mesure de l'importance du réseau, mais elles n'ont pas provoqué de dommages sévères

En Suisse, une vingtaine d'attaques potentielles ont lieu chaque jour, mais aucune de l'envergure de celle subie aux Etats-Unis. La réplique s'organise petit à petit






 
Les nouveaux pirates dévoilent les faiblesses d'Internet
Maria Pia Mascaro, New York
Vendredi 11 février 2000


Aux grands maux les grands moyens. Face au vandalisme informatique dont ont été victimes depuis lundi plusieurs sites Internet parmi les plus populaires aux Etats-Unis, les autorités américaines ont promis de frapper fort en ouvrant une enquête criminelle contre les cyberpirates. Le département de la justice, la sûreté fédérale (FBI) et d'autres agences gouvernementales vont unir leur effort «pour rechercher par tous les moyens les responsables et les traduire en justice», selon le procureur fédéral Janet Reno. Car, pour ces cyberenquêteurs, il ne fait plus aucun doute que les attaques à répétition sont le fruit d'une action concertée, probablement de longue date.
Le premier assaut, dans ce qui apparaissait encore comme un acte isolé, a été donné lundi soir contre le site Yahoo!, paralysant l'accès à ce portail d'entrée pendant près de trois heures. Le lendemain, la librairie virtuelle Amazon.com, le supermarché Buy.com, la maison de vente aux enchères eBay.com et le site de la chaîne toute info CNN,
CNN.com flanchaient à leur tour sous l'assaut des pirates. Mercredi, les vandales bloquaient temporairement l'accès de E-Trade et Datek Online, respectivement numéro deux et quatre du courtage en ligne aux Etats-Unis, tout comme celui du site d'informations technologiques ZDNet. A chaque fois, le scénario utilisé est identique: les sites ont été inondés de messages lancés depuis des adresses factices, ce qui a entraîné la confusion puis un embouteillage des serveurs, forcés de déclarer forfait à la manière d'un standard téléphonique saturé. Outre les sites concernés, ce flux de «faux messages» a aussi eu pour effet de ralentir considérablement la navigation sur le réseau. L'accès aux 40 sites les plus fréquentés du Web prenait mardi et mercredi deux fois plus de temps qu'habituellement.
Tous les sites assaillis, à l'exception de E-Trade, assurent que leurs banques de données n'ont pas été violées. Les pirates n'auraient fait que bloquer l'entrée de la maison, mais ne seraient pas parvenus à s'emparer d'objets de valeur, comme des numéros de cartes de crédit, des mots de passe pour des boîtes
e-mails ou d'autres informations confidentielles sur les clients et usagers des sites. Des sites qui sont par ailleurs restés muets sur le montant des «dégâts» subis. Le centre de recherche Forrester Research s'est aventuré au jeu des estimations, avançant que le site Amazon.com, fermé pendant une heure, pourrait perdre jusqu'à 4,5 millions de dollars par jour en cas de crash prolongé. Pour Yahoo!, fermé trois heures, la perte est estimée à 1,6 million de dollars par jour.
Pour l'heure, le FBI est dans le bleu. «A ce stade tout est possible, y compris l'implication d'un gouvernement étranger», affirmait mercredi Ron Dick, responsable des enquêtes informatiques au Centre de protection des infrastructures nationales (NICP), dépendant du FBI. Ce superflic n'excluait pas non plus la thèse de l'acte de vandalisme de jeunes adolescents, férus d'informatique. A ce stade de l'enquête, peu d'éléments ont été communiqués. Le site Ebuy, dont l'attaque a coïncidé avec l'entrée en bourse du titre de la société mardi, aurait été victime d'attaques lancées par des ordinateurs hôtes super puissants à Boston, New York et Chicago. Mais cette localisation ne dit pas grand-chose sur celle des pirates puisque l'astuce réside précisément dans le lancement d'assauts à partir d'ordinateurs tiers squattés.
Les appels à la prudence du FBI n'ont pas empêché les spéculations sur l'identité des pirates. Outre les thèses évoquées par la police fédérale, certains cybernautes vont jusqu'à évoquer une astuce diabolique du gouvernement américain, tenu pour l'auteur des attaques dans le but de se voir octroyer davantage de moyens financiers et juridiques pour contrôler la toile. La piste du piratage commercial, orchestré par des compagnies lésées par le succès grandissant des sociétés en ligne, est aussi retenu. D'autres y voient la main de courtiers, désireux de faire baisser la valeur boursière de ces compagnies, pour pouvoir les racheter ensuite à bas prix. En revanche, la communauté des «hackers», ces hérauts de la liberté du Net passés maîtres dans l'art de l'intrusion informatique pour la beauté du geste, rejette la thèse du complot vu la «simplicité» de la technique utilisée qui ne requiert aucune habileté. Des logiciels de «saturation», comme TribeFloodNet, disponibles sur le Net, permettent en effet l'envoi de millions de messages pour encombrer le réseau.
Info ou intox, les compagnies en ligne se sentent dans l'obligation de rassurer leurs clients. Un premier sondage de Forrester Research indique que 58% d'usagers novices du marché en ligne affirmaient de pas avoir l'intention de retourner sur un site commercial victime d'un crash. Prenant au sérieux cette inquiétude grandissante, plusieurs sociétés de la Sillicon Valley, en Californie, dont eBay.com, faisaient part jeudi de leur volonté de travailler conjointement pour lutter contre le piratage informatique.

Des dégâts mineurs et des effets bénéfiques pour l'économie du Net

Quelques Robins des Bois se sont attaqués au géant Internet. Si l'acte est spectaculaire, il n'a pas provoqué de dommages sévères.
Pierre Grosjean

Les attaques perpétrées ces derniers jours contre les champions du cybercommerce sont certes spectaculaires, à la mesure de l'importance du réseau dans l'économie globale, mais elles n'auront pas provoqué de dommage sévère. Techniquement, l'affaire paraît plus proche de la surcharge d'un standard téléphonique que de la destruction d'un centre commercial. Ne dramatisons pas.
Pour Yahoo! comme pour les autres sites attaqués, les dégâts sont restés minimes: des serveurs inaccessibles pendant quelques heures, un manque à gagner qui reste à estimer, une frousse monumentale et basta. L'événement n'a rien à voir avec ces formes de cyberterrorisme autrement plus graves que sont l'effraction, le viol de données privées ou confidentielles, la destruction de fichiers ou le sabotage logiciel. En l'occurrence, les pirates se sont contentés de multiplier les requêtes en direction des sites les plus célèbres de la planète, de manière à paralyser leurs serveurs et à démontrer leur fragilité. On peut dire qu'ils y ont réussi avec un certain panache. Le profil des victimes (CNN, E-Trade, Amazon ou le bien nommé Buy.com) symbolise l'Internet devenu mercantile, et c'est peut-être cette arrogance commerciale que les hackers ont voulu démonter. A ses débuts, le Net n'était qu'un espace d'échanges désintéressés. L'arrivée en force du commerce électronique marque la fin d'une utopie et cette évolution ne plaît pas à tout le monde. Quelles que soient les motivations de ces agresseurs encore non identifiés, l'affaire aura finalement un effet bénéfique sur l'économie du Net: les sites commerciaux vont dès lors «acheter de la sécurité», comme l'indiquent les cotations déjà en hausse des assurances spécialisées et des entreprises actives dans la protection informatique. De plus, ces attaques spectaculaires auront mis en lumière les failles d'un réseau qui n'avait pas été conçu pour les transactions sécurisées. De quoi refroidir, un peu, l'enthousiasme des entreprenautes qui voyaient dans le Net la panacée du commerce global.
Que les hackers aient enfreint la loi ne fait aucun doute, et c'est à juste titre qu'une enquête criminelle a été ouverte. Les flibustiers ne pouvaient pas ignorer les conséquences de leurs actes, ce qui accrédite la thèse d'une opération concertée et malveillante. Même si la technique est à la portée de n'importe quel informaticien dégourdi, il est peu probable qu'un petit groupe d'amateurs ait lancé ces attaques répétées. Sur le plan symbolique, l'affaire devrait ainsi marquer une date dans l'histoire du Net. Quelques semaines après la grande peur du bug (lequel, rappelons-le, a été empêché grâce à un travail considérable de prévention), un nouvel accroc démontre à quel point le monde occidental dépend de sa technologie. Que les victimes de ce piratage n'aient pas de réelle existence physique ajoute encore au fantasme: malgré leur capitalisation boursière impressionnante, ces entreprises ne dégagent pas encore de profit (à l'exception notable de Yahoo!). Elles se résument à des idées et à des logiciels. On parle d'économie virtuelle. Les pirates présentent la face sombre de cette virtualité: anonymes et intraçables, ils révèlent les failles d'un système basé sur la seule logique.
Il ne s'agit pas de mettre en doute les avantages de la nouvelle économie, mais de repérer ses lacunes, qui seront progressivement corrigées. En exploitant ces lacunes de manière spectaculaire, les pirates ont sans doute rendu service à l'économie du Net.
Une vingtaine d'attaques potentielles chaque jour en Suisse

Une fondation vient d'être créée par les entreprises suisses et la Confédération pour coordonner la lutte contre les abus.
Frédéric Koller

Alors que le FBI se mobilise pour traquer le cybercrime et que l'Etat américain promet des dizaines de millions de dollars de rallonge budgétaire pour renforcer la lutte, la Suisse découvre les risques liés à la «société de l'information». Aucune attaque comparable à celles subies en début de semaine par des sociétés américaines n'a encore eu lieu, mais le cas de Yahoo pourrait très bien se reproduire ici.
«Une vingtaine d'attaques potentielles ont lieu chaque jour en Suisse, explique Bernhard Hammerli, professeur en sécurité informatique à l'école supérieure de technique et d'architecture de Lucerne. Ce sont de petites attaques et il est très difficile de connaître leur vraie nature, de connaître leur but.» La plupart sont insignifiantes et n'engendrent que des pertes minimes aux entreprises. Mais il ne faut pas sous-estimer la criminalité économique, l'espionnage entre concurrents. Des exemples? On parle du site de la Bourse de Zurich ou de celui de l'UDC, l'an dernier. Mais en ce qui concerne les entreprises, le sujet est tabou: «Imaginez qu'un hacker pénètre le système de sécurité informatique d'une banque, poursuit le professeur, cette dernière n'a aucun intérêt à en parler.» Les spécialistes évoquent également des factures téléphoniques, par exemple, que des particuliers arrivent à faire payer à des entreprises.
Petit à petit, la lutte s'organise dans les milieux économiques. En novembre dernier, la création de la Fondation InfoSurance est venue combler un vide pour coordonner leur action. Avec un budget d'un million de francs, auquel devraient s'ajouter 250 000 francs de la Confédération, elle prévoit de créer un service de dépistage pour «détecter à temps les dangers et prévenir les pannes». Son directeur, Kurt Haering, estime toutefois que les attaques américaines n'ont pas un but criminel: «Leurs auteurs ne demandent pas d'argent. C'est une bataille pour le plaisir, pour montrer qu'ils sont les plus forts. Aucune entreprise en Suisse ne représente une telle attractivité pour ce type de hacker.»
Possible. Mais un premier rapport de InfoSurance souligne que la Suisse est le pays qui a le plus investi l'an dernier par habitant dans l'infrastructure informatique et que la densité d'ordinateurs et de réseaux y est devenue très forte. Ce qui représente un avantage compétitif économique évident ouvre aussi la porte à des abus «sans limites»: il suffit d'un PC, d'un modem et d'un peu de savoir-faire, facilement disponible sur Internet, pour «abuser, falsifier, voler ou détruire des données, et ceci incognito, depuis n'importe quel endroit du monde et à un coût minimal».
Ce que dit la loi


Sylvie Arsever

Bloquer l'accès d'un site est un délit spécifique dans certains Etats américains, toujours à la pointe du progrès en matière de criminalité informatique. Ailleurs, la question est plus controversée, même si tous les pays d'Europe de l'Ouest, dont la Suisse, disposent désormais de dispositions spécifiques visant la délinquance virtuelle.

Pénétrer dans un système informatique fermé au public peut, selon le droit suisse, être puni de trois ans de prison au maximum. Mais les pirates qui paralysent des sites, par bombardement d'e-mails ou par d'autres méthodes, utilisent justement des systèmes ouverts au public et ils ne tomberaient donc pas, s'ils agissaient en Suisse, sous le coup de cette disposition.

Voler, modifier ou détruire deS données informatiques est également puni par le code pénal depuis 1995. Les peines peuvent aller jusqu'à cinq ans de réclusion dans les cas graves. Mais là encore, il est parfaitement possible de paralyser un site sans soustraire, détruire ou modifier des données, du moins durablement. Reste, estime l'avocat genevois Gérald Page, auteur de plusieurs publications sur le sujet du droit et de l'informatique, une autre voie à explorer:

L'entrave aux communications constitue un délit punissable de trois ans de prison au maximum. Cette disposition vise celui qui «intentionnellement aura empêché, troublé ou mis en danger l'exploitation d'une entreprise publique de transports ou de communications, notamment celles des chemins de fer, des postes, du télégraphe ou du téléphone». Internet
peut-il être assimilé à une entreprise publique de communications? La question, pour le moment n'a pas été posée. Mais il est indéniable que les pirates ont posé leurs barrages sur l'une des autoroutes les plus fréquentées au monde...

Si les pirates avaient attaqué un site suisse et que la disposition ci-dessus leur soit applicable, ils seraient sans doute punissables en Suisse puisque le résultat de leur délit s'y est produit. Mais aller les chercher dans le pays où ils se cachent, au rythme où se déroule encore la collaboration judiciaire internationale, relèverait du défi...

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